Editorial : à quoi sert une monnaie locale complémentaire ?

A quoi sert une monnaie locale complémentaire (MLC) ? En quoi, à qui, comment peut-elle être utile ? De quelle utilité parlons-nous ?

De l’utilité sociale quand elle ne se réduit pas au seul intérêt économique. Ce qui ne veut pas dire : pas d’intérêt économique du tout(1) ; mais juste l’intérêt économique remis à sa juste place(2), qui n’est ni première ni centrale.

Qui peut poser cette question ?

  • Les militants des alternatives (altermondialisme, décroissance, transition…) qui se trouvent souvent à hésiter entre la tentation du refus pur et simple de la monnaie (« c’est du fric »(3)) et la possibilité d’expérimenter (« changer les échanges »). Certains ont déjà l’expérience d’une monnaie locale de type SEL (mais elle n’est pas complémentaire, non-convertible en euro).
  • Les prestataires déjà habitués aux cartes de fidélité ou aux tickets restaurants, qui sont des monnaies complémentaires (mais elles ne sont pas locales).
  • Les utilisateurs qui sont souvent prêts à « jouer le jeu » mais qui ont du mal à voir vraiment l’intérêt de faire ses achats en « jouant au Monopoly ».

Changer les échanges : solidarité, quant tu nous tiens…

Finalement, tous se demandent si cela vaut le coup, en comparaison de l’euro et de sa simplicité d’utilisation (quand on en possède !), d’avoir dans sa poche une deuxième monnaie, qu’il n’est pas si facile de se procurer (seulement dans des « comptoirs d’échange »), qui ne circulent qu’au sein d’un périmètre restreint de prestataires, qui ne concernent que des biens et services étiquetés « éthiques ».

Peut-on faire une réponse unique et commune à toutes les MLC ? Non. 1/ Parce qu’il n’y a pas qu’un seul type de MLC : on peut même les ranger en « générations »(4). 2/ Parce qu’une MLC appartient rarement à une seule génération et que chaque projet de MLC a donc sa propre généalogie.

C’est pourquoi les réponses ici proposées tiennent d’abord au projet initié sur le bassin de vie Romans/Bourg de Péage depuis mai 2010.

  • De la première réunion, le 3 mai 2010, au lancement de la Mesure, le 28 mai 2011 : première phase, celle des explorations, des fondations et des constructions.
  • Nous sommes aujourd’hui dans la seconde phase : celle de la mise en route, celle des consolidations, celle aussi de nouvelles explorations. Combien de temps va-t-elle durer ? On peut raisonnablement compter sur une bonne année : raviver les enthousiasmes, rattraper les premières déceptions, faire patienter les impatients, augmenter le nombre des prestataires et des utilisateurs…
  • Finalement, la mise en place d’une MLC, c’est au moins deux années d’élaboration. Et quand nous voyons à quel point nous ne comprenons plus du tout aujourd’hui le projet comme nous croyions l’avoir compris l’an dernier, nous ne pouvons que présager que, dans un an, les choses auront encore beaucoup vécu. Et c’est tant mieux, car au cœur du projet de la Mesure, il y a bien une dimension « d’espérience ». « Expérimentation sociale », « utopie concrète » : pédagogie qui commence par le Faire, et qui élabore une compréhension au fur et à… Mesure.

Pour les « activistes » d’un projet de MLC, quel « engagement » ?

Par « activiste », nous entendons les « membres actifs » de l’association « commune-Mesure ». Ils ont des degrés d’engagement divers mais un trait commun les relie : plutôt que de s’installer dans le « contre », ils préfèrent tenter le « pour » ; la construction et l’expérimentation plutôt que la protestation stérile. Et ce « pour », ils pensent qu’il dépend d’abord de leur propre initiative, de leur propre innovation.

  1. Reprendre la maîtrise citoyenne de l’usage de la monnaie. La monnaie courante, c’est à la fois très simple dans son utilisation et très compliqué dès que l’on essaie de s’expliquer d’où vient l’argent, qui le crée, d’où vient le crédit, à quoi sert une banque… Oser se lancer dans l’aventure d’un projet de MLC, c’est finalement pour les citoyens le meilleur moyen de s’approprier les réponses. Car les voilà obligés d’imprimer des billets, de s’assurer de leur infalsifiabilité, de garantir les dépôts, bref de créer de la monnaie. Et là de découvrir toute la dimension « magique » de la création monétaire : car une MLC double, « comme par miracle » la masse monétaire en circulation. C’est l’occasion de découvrir qu’une simple association citoyenne peut se réapproprier cet usage, aujourd’hui confisqué par les établissements bancaires, obsédés non plus de rendre service à leurs usagers mais d’enrichir leur actionnaires. Dans cette « reprise citoyenne », c’est le Faire qui détermine le Comprendre (aux « Ecoles de la Mesure », c’est la pratique réelle qui est transmise, pas une théorie abstraite).
  2. Beaucoup des membres de l’association de commune-Mesure sont membres d’autres associations, déjà engagés diversement dans des alternatives : ressourcerie, amap, SEL, recyclerie, coopératives… Une MLC n’est-elle pas le moyen par excellence pour relier des initiatives de Transition(5) sur un territoire/bassin de vie/Cité ? C’est en ce sens qu’une MLC fonctionne comme un « signe de reconnaissance », comme un « label » défini par les valeurs de la Charte(6) et les critères de la Convention(7). Une MLC ne relie pas seulement « l’existant » : elle a un formidable potentiel d’ouverture aux « consomm’acteurs » et aux prestataires : rien qu’en leur fournissant une « interface » qui ne se réduit pas à une simple (et pauvre) relation d’achat.

Pour les prestataires d’un projet de MLC, quel « intérêt » ?

Les prestataires peuvent être des commerces, des associations, des producteurs, des professions libérales. Ils acceptent que leurs prestations (biens, services, cotisations…) soient payés en MLC. Ce sont les seuls qui peuvent reconvertir leur MLC en euros (pour payer par exemples taxes et factures).

  1. Donner un surcroît de sens à leur activité professionnelle. Nous avons découvert avec (bonne) surprise que nous nous trompions si, lors de nos rencontres avec les prestataires nous mettions en avant le seul intérêt économique d’une MLC (grosso modo, intégrer un réseau fidélisé et captif) aux dépens de toute la dimension éthique du projet. Les prestataires qui intègrent le réseau ont davantage un « métier » qu’un « travail » et ils entendent en participant à notre « espérience » non pas d’abord en « profiter » par intérêt pécuniaire mais d’abord y gagner une satisfaction « sociale ». Une MLC n’a pas pour but d’augmenter le pouvoir d’achat mais de « redonner du pouvoir à l’achat » ; car finalement, ce qui n’a qu’un « prix » n’a pas beaucoup de « valeur ».
  2. Intégrer un réseau labellisé éthique. C’est aujourd’hui plus un espoir qu’une réalité ; d’abord parce que le réseau des prestataires n’en est qu’à ses débuts. Et puis il ne s’agit pas de créer un « entre soi » des prestataires, ceux qui seraient les « bons ». C’est pour éviter un tel piège que les critères d’acceptabilité des prestataires ont été élaborés pour refuser un tel clivage. D’abord, il n’y a pas un seul critère mis en avant mais quatre : relocalisation, écologie, social, humain. Ensuite, les réponses, ce n’est pas « oui/non » mais : « oui/en cours/non/pas applicable/nous ne savons pas faire ». Cette progressivité de l’engagement côté prestataire est essentielle.

Pour les utilisateurs d’un projet de MLC, quelle « motivation » ?

  1. Réorienter sa consommation vers un réseau labellisé éthique : en utilisant une MLC, un consommateur sait que son acte d’achat n’est pas/plus neutre. Acheter devient un « choix », celui de ne pas consommer n’importe où, n’importe quoi, chez n’importe qui. Il ne faut pas cacher – surtout quand le réseau est dans son commencement – que l’achat supporte dans ce cas une certaine contrainte : car il faut avoir pensé à l’avance à convertir des euros en Mesure, avoir éventuellement modifié son trajet, modifier ses habitudes (ne pas se contenter de faire au plus vite, au plus simple). Côté utilisateur, il y a une sorte de « pari » ( sur le modèle du panier Amap) : le plaisir de constater que la liberté a d’autant plus de goût qu’elle est assumée, choisie, construite.
  2. D’autant que pour une telle réorientation de la consommation, un simple annuaire « éthique » des prestataires engagés pourrait suffire. Mais cette réorientation de l’achat ne concerne que l’usage de la Mesure, c’est-à-dire, concrètement, l’usage des coupons émis par l’association : mais que deviennent les euros déposés ? Ils vont abonder un « fonds de garantie ». Demandons-nous alors ce que nous pourrions faire de ce fonds de garantie ? Il pourrait être intégralement déposé sur un compte bancaire et fructifier. 1/ Le fonds de garantie est déposé au Crédit Coopératif et il sert à financer des projets soutenus par la NEF(8). C’est déjà bien mais insuffisant. 2/ Pourquoi ne pas « fractionner » le fonds de garantie (c’est-à-dire en laisser partie en dépôt, partie se le réapproprier) ? Par exemple, si nous fractionnons le fonds de garantie à 50% pour un encours de 100 000 €, notre association pourrait alors disposer d’un fonds de 50 000 €. Pour en faire quel usage ? Ce que nous voulons. Et comme le projet est un projet « éthique », une réponse s’impose : pour en faire un usage « éthique », par exemple financer des micro-crédits pour des micro-projets eux-mêmes « éthiques ». L’utilisateur pourra librement décider et choisir le projet qu’il voudra directement aider. Il pourra par exemple décider d’utiliser sa part fractionnée pour intégrer une coopérative d’épargne solidaire sur le modèle d’une CIGALES(9). Ou il pourra « confier » sa part fractionnée à l’association commune-Mesure qui elle-même répartira cette somme entre les adhérents qui auront déposés des projets : cela bien évidemment à un taux de 0%(10), car l’association n’a nulle vocation à devenir un établissement bancaire (de toutes façons elle n’en aurait pas le droit(11)). Cerise sur le gâteau : faire micro-crédit à 0%, c’est avoir la possibilité de donner des Mesures sans une contrepartie préalable en euros. Il y a ainsi deux manières d’obtenir des Mesures : par une entrée « euros » (par une « conversion »), par une activité sociale financée solidairement pas les « associés » de commune-Mesure.

Qu’il soit « engagement », « intérêt » ou « motivation », l’usage d’une MLC ne permet pas une réponse simple, valable pour tous les participants du projet. Et c’est tant mieux car cette diversité et cette hétérogénéité des « entrées » garantissent son « ouverture ». C’est un projet « citoyen » (relocalisation, ESS), est-ce que cela veut dire que les « institutions » en sont exclues ?

Pour les « institutions », quel « pouvoir » ?

Dans le « rapport aux institutions »(12), il y a deux façons de penser et concrétiser un projet de MLC. Du haut vers le bas (top-down) ou du bas vers le haut (bottom-up) : descendant ou ascendant(13). Le projet SOL(14) est un projet descendant. Le projet romanais est un projet ascendant. Il peut exister des formes hybrides(15).

Un projet ascendant n’est aucunement un projet hostile aux « institutions » (institutions politiques telles qu’une municipalité, une région… ou institutions de l’ESS) ; seulement, il veut commencer par les innovations des citoyens plutôt que par celles des « élus ». Dès que le projet est suffisamment lancé et à partir du moment où les « institutions » accordent leur reconnaissance à une démarche dont elle n’ont eu ni l’initiative ni la maîtrise alors il est possible d’intégrer les « institutions » au projet. C’est non seulement possible mais c’est aussi doublement légitime : d’une part, être « élu » c’est avoir été choisi pour avoir la charge et la responsabilité de l’action publique, au sein d’un bassin de vie ; d’autre part, les financements que l’ont dit « accordés » proviennent quand même de tous les citoyens eux-mêmes (directement ou indirectement).

  1. Soutenir techniquement des projets d’initiative citoyenne : pour communiquer, mais aussi en autorisant l’usage de la MLC pour payer des « services territoriaux » tels que la médiathèque, la cantine, la piscine… On peut aller plus loin et penser un partenariat avec les « services sociaux » pour organiser, par le moyen privilégié de la MLC, la rencontre des besoins insatisfaits et des ressources inutilisées.
  2. Soutenir financièrement des projets d’initiative citoyenne : garantir les prêts à 0%, verser une aide écologique en MLC… Toute initiative de relocalisation est une « bonne affaire locale » pour une « institution » ; et réciproquement : dans la mesure où il ne s’agit que d’aider à l’investissement (et non au fonctionnement car un projet de MLC doit assurer sa pérennité indépendamment de tout aléa électoral), une « institution » peut aussi proposer des subventions.

Michel Lepesant, projet de Romans, la Mesure

Michel Lepesant


Notes
  1. Une MLC est convertible en euros, sur la base de : 1 € = 1 unité de MLC. C’est cette convertibilité qui fait qu’une monnaie est « complémentaire » et non pas « alternative ». Tout difficulté fiscale est ainsi résolue. []
  2. Michel Lepesant, Mesurer les réussites, réussir la Mesure, MaisOùComment, 2011, http://monnaie-locale-romans.org/mesurer-les-reussites-reussir-la-mesure/ []
  3. Michel Lepesant, Quand des monnaies ne sont pas vraiment du fric, Le Sarkophage : []
  4. Jérôme Blanc distingue 4 générations : http://www.ijccr.net/IJCCR/2011_(15)_files/02%20Blanc.pdf []
  5. Romans en transition, http://le-dar.ouvaton.org/ []
  6. La Charte de la Mesure : http://monnaie-locale-romans.org/?p=477 []
  7. Le « cœur éthique » de la Convention de la Mesure : http://monnaie-locale-romans.org/?p=747 []
  8. http://www.lanef.com/quisommesnous/introduction.php []
  9. Une CIGALES est un Club d’Investisseurs pour une Gestion Alternative et Locale de l’Epargne Solidaire : http://ns354727.ovh.net/~fedecigales/spip.php?article2 []
  10. Le projet Ithaca Hours propose de tels prêts à 0 % : http://monnaie-locale-romans.org/2010/09/ithaca-rivers-hours/ []
  11. Une MLC est-elle légale ? http://monnaie-locale-complementaire.net/?p=778 []
  12. Lors de la 3ème rencontre nationale des porteurs de projet de MLC, une table ronde fut entièrement consacrée à cette question : http://monnaie-locale-complementaire.net/?p=841 []
  13. Pour décider si un projet est « ascendant » ou « descendant » (en réalité : comme dans toute taxonomie/typologie, il y a surtout des formes hybrides), il y a plusieurs éléments à prendre en compte : 1/ l’impulsion (qui constitue le « groupe pilote » ?) : voir l’historique/généalogie du projet. 2/ la prise de décision (décision horizontale par un collectif de gestion, ou proposition qui remonte des territoires vers un pôle décisionnaire ? Démocratie : directe, par délégation, participative…) : voir les « textes juridiques » (statuts, RI) du projet. 3/ Le financement (son montant, sa provenance, la facilité pour l’obtenir) : voir la comptabilité/gestion du projet. 4/ La « référence » théorique (idée préalablement émise puis réalisée ou analyse/théorie de la pratique ?) : voir le « panthéon » théorique du projet. 5/ La « technique » (billets/coupons, cartes à puce, feuilles de compte…). []
  14. http://www.sol-reseau.org/ []
  15. Le SOL-Violette à Toulouse : http://vimeo.com/27373039 []

8 réflexions au sujet de « Editorial : à quoi sert une monnaie locale complémentaire ? »

  1. Georges Audras

    J’aimerais avoir l’avis des membres sur une monnaie complémentaire nationale (voir le livre éponyme de Derudder/Holbecq) ayant comme caractéristique :
    - non-convertible en €
    - fondante
    - utilisable uniquement selon des critères de plus-value sociale/locale/écologique (voir le même livre + le SOL)
    - distribuée d’une part via un revenu inconditionnel (pas forcément d’existence au départ) d’autre part par des investissements dans des entreprises à vocation sociale et/ou locale et/ou écologique
    - gérée localement au plus près des structures industrielles/commerciales/agricoles concernées

    Intérêt :
    - possibilité de création monétaire sans endettement, la valeur de la monnaie serait fonction de la richesse créée par son utilisation
    - possibilité de financer la conversion écologique indispensable (voir le scénario Négawatt)
    - la collectivité resterait propriétaire des outils de production
    - les décisions d’investissement seraient prises au niveau le plus bas de la pyramide (principe de subsidiarité pas appliqué en UE bien que clairement inscrit dans le traité de Maastricht)
    - transition industrielle/agricole sans rupture dramatique pour les populations (comme risquerait d’être une sortie de l’€)

    Pour l’instant je ne connais pas d’inconvénient sauf que cette idée semble n’intéresser personne…

    A vous lire,

    Répondre
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  6. Sébastien Burlet

    Bonjour,

    J’avais vu le patron du SOL il y a quelques années, et le modèle du prêt en coopérative style NEF ou Prêt d’Union (Prosper.com aux USA) est plaisant.

    Les monnaies complémentaires et les monnaies virtuelles nous intéressent; ainsi que la préférence pour la proximité des achats. Nous voulons aussi tuer le chèque (un chèque = 15g de CO², étude indépendante. Il faut bannir le papier pour payer).

    Lemon Way est une société engagée qui invente le futur du paiement, sans sa banque et en indépendance. Je veux bien apporter un soutien technique et expérimenter. A titre d’info, les cartes bancaires ont été créées en 1984 et il a fallu attendre 1990 pour que ça commence à porter. Le sujet, c’est « comment sortir de sa niche ». Le SOL a l’air de marcher en Belgique, avec une massification.

    Nous sommes 20 à Montreuil (93). Et représentons une communauté de 25.000 membres en France.
    Bonne soirée, et très bel éditorial bravo.
    Sébastien Burlet
    Président de Lemon Way

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